Éditrice de l’Année Philologique et co-fondatrice de la Fédération Internationale des Études Classiques (F.I.E.C.)
Juliette Ernst est décédée à Lutry près de Lausanne le 28 mars 2001, dans sa cent-deuxième année. La revue Antiquité tardive juge indispensable de lui rendre hommage pour deux raisons qui sont liées entre elles. Premièrement, par son activité à la tête de L’Année philologique et comme secrétaire générale de la Fédération Internationale des associations d’Études Classiques, elle a joué un rôle de premier plan dans deux institutions de caractère œcuménique, englobant les sciences de l’Antiquité dans leur totalité, donc aussi tout ce qui touche à l’Antiquité tardive. Deuxièmement, elle a toujours réservé dans la bibliographie dont elle avait la responsabilité une place proportionnée à son importance à la phase finale de l’Antiquité, ce qui n’allait pas de soi dans les années trente, et peut-être pas même aujourd’hui. Elle a ainsi grandement contribué à leur restituer leur dignité et à sortir les auteurs chrétiens de leur « ghetto confessionnel ». D’ailleurs, comme chacun sait, ce ne sont pas seulement les éditions et les commentaires que recense l’APh, mais aussi toutes les publications qui concernent la civilisation, et, dans ce domaine aussi, la place de toutes les disciplines de l’Antiquité tardive a crû considérablement grâce à l’intérêt que leur portait l’éditrice, bien plus que les philologues classiques à qui était primitivement destiné le « Marouzeau ».
Juliette Ernst était née le 12 janvier 1900 à Alger, où son père, d’origine suisse, occupait une place dirigeante dans une maison de négoce. Ces premières années, passées dans le cadre de département français de l’Algérie d’alors, l’ont marquée pour toute sa vie. Revenue en Suisse peu avant la guerre de 1914 parce que son père avait pris sa retraite, elle ressentit comme fort inférieur, par rapport à ce qu’elle avait connu auparavant, l’enseignement donné à l’École Supérieure de Jeunes Filles de Lausanne. Entrée après son baccalauréat à la Faculté des Lettres de cette même ville, elle y rencontra celui qui allait orienter son choix en faveur des Sciences de l’Antiquité, le professeur de latin Frank Olivier. Issu d’une vieille famille vaudoise illustrée par un historien et un poète, ce dernier avait étudié à Berlin, où il avait reçu l’empreinte indélébile de Hermann Diels. Dans la Lausanne très provinciale des années 1920, cet homme doué, mais ombrageux, ne bénéficiait pas d’un cadre très approprié : ses collègues comme ses étudiants le redoutaient plus qu’ils ne l’appréciaient. Juliette Ernst fut, parmi ces derniers, l’un des rares qui sut pleinement profiter de son enseignement. Elle eut conscience de lui devoir l’essentiel de sa formation et lui voua une grande admiration.
Sa licence en poche, Juliette Ernst enseigna brièvement au Collège d’Yverdon, puis travailla un certain temps à la Société des Nations à Genève. Mais, bientôt, elle se rendit à Paris pour y poursuivre ses études. C’est à l’École Pratique des Hautes Études qu’elle rencontra Jules Marouzeau, qui faisait précisément alors démarrer L’Année philologique. Il n’est pas étonnant que Marouzeau, dont les dons d’organisateur étaient plus éminents que ceux du bibliographe, ait bientôt sollicité la collaboration de cette jeune femme supérieurement douée, précise et travailleuse, et, qui plus est, polyglotte, capacité fort rare, surtout à l’époque. Le nom de Juliette Ernst apparaît pour la première fois dans la préface de L’Année Philologique III (1928), ce qui signifie que c’est au plus tard en 1927 qu’elle a été associée à l’entreprise. Dès le volume IV (1929), elle assura l’essentiel de la rédaction. Les relations entre Jules Marouzeau et Juliette Ernst ne furent pas toujours au beau fixe, car il s’agissait de deux très fortes personnalités, et la jeune bibliographe ne s’embarrassait pas de « ronds de jambe » académiques, trait peu courant – hier comme aujourd’hui – dans le monde feutré de la philologie hexagonale. L’excellence de ses contacts professionnels, son zèle sans limites et la reconnaissance internationale bientôt accordée au nouvel instrument de travail assirent cependant très vite l’autorité de la responsable, qui, dès 1939, se vit récompensée par un doctorat honoris causa de son alma mater lausannoise. Au même moment, la guerre qui éclatait fit peser une menace mortelle sur l’entreprise. Repliée en Suisse, surtout à Bâle, Juliette Ernst y poursuivit tant bien que mal sa tâche et, malgré les circonstances adverses, deux volumes purent être publiés en 1940 et en 1943. Après 1945, l’entreprise retrouva assez vite son rythme annuel. Le volume XXXIII (1962), est le premier dont, après le décès de Marouzeau, l’avant-propos est signé « Juliette Ernst, Directrice de L’Année philologique ». Mais, depuis longtemps, elle en portait toute la responsabilité. Il est donc fâcheux que, en Allemagne notamment, persiste la mauvaise habitude de nommer la bibliographie des études classiques le « Marouzeau » : comme le disait très justement Juliette Ernst elle-même, il s’agit d’une entreprise collective, qui doit être nommée Année philologique, comme on dit Realencyclopädie ou Reallexikon für Antike und Christentum. Les volumes paraissaient chaque année avec une régularité de chronographe, malgré le gonflement inouï de la matière. Juliette Ernst, plus que n’importe qui d’autre, était consciente que quantité ne rimait pas toujours avec qualité : la marée montante ne put qu’être retardée par une sélection plus sévère des disciplines prises en compte. Elle mena un combat héroïque contre le cancer des Mélanges in honorem, qu’elle qualifiait à juste titre de monstres bibliographiques, en vain hélas, car la raison est impuissante face aux effets conjugués de ce qui me semble dans certains cas être de la vanité et de la flagornerie, au mieux l’effet d’une volonté – sympathique mais, je pense, mal exprimée (bien que je m’y associe parfois) – de perpétuer une œuvre ou de célébrer une personnalité.
Atteinte dans sa santé, Juliette Ernst fut contrainte de restreindre son activité dès 1990, non sans avoir courageusement mis en train le passage à une élaboration sur support électronique. Le volume LXIV (1993) est le premier dont elle n’ait plus signé l’avant-propos. Responsable pendant plus de soixante ans d’une publication majeure dans le domaine des sciences de l’Antiquité, Juliette Ernst a ainsi établi un record qui n’est pas près d’être égalé ni a fortiori dépassé.
La paix revenue après 1945, les classicistes tentèrent de renouer les contacts internationaux indispensables à la progression de leurs disciplines que le conflit avait interrompus. Il fallait aussi tenter de faire revivre une série d’entreprises de longue haleine, dont bon nombre étaient traditionnellement implantées en Allemagne. La création de l’UNESCO, et le projet d’un Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines (CIPSH), qui se concrétisa au début de 1949, appelaient par ailleurs au niveau des sciences de l’Antiquité la fondation d’une fédération internationale. Il n’est pas étonnant que ce nouvel organisme se soit constitué autour de L’Année philologique, puisque Juliette Ernst, dans sa retraite helvétique, était pratiquement la seule à avoir conservé tant bien que mal des contacts très étendus pendant la guerre. De plus, la bibliographie était localisée à Paris, où l’était l’UNESCO, et où allait l’être le CIPSH. Il était donc dans la logique de la conjoncture que la Fédération Internationale des associations d’Études Classiques (FIEC) fût fondée à Paris en septembre 1948, et que des classicistes français eussent joué un rôle de premier plan dans cette création. La logique eût voulu que Juliette Ernst fût dès l’origine Secrétaire générale du nouvel organisme. Mais elle n’était ni homme, ni professeur, ni membre de l’Institut de France. La place échut donc à Charles Dugas. Comme il convenait cependant que le travail fût fait, on l’installa sur le strapontin de Secrétaire générale adjointe. Les circonstances ne tardèrent pas à imposer un parti plus réaliste. Dugas, atteint dans sa santé, ne put pleinement assurer sa charge, et bientôt démissionna. Juliette Ernst devint donc Secrétaire générale suppléante et, dès 1954, Secrétaire générale en titre. Dans l’intervalle, la fonction de Trésorier avait été assumée par Marcel Durry. Installé aux deux postes « techniques » de la FIEC, ce tandem assura la prospérité et l’extension du nouvel organisme pendant vingt ans, et lui donna progressivement l’aspect et le rôle qui est encore le sien aujourd’hui. La FIEC a toujours respecté une règle salutaire évitant l’avènement de la gérontocratie : il n’est pas possible d’être élu ou réélu dans le Bureau après soixante-dix ans révolus. C’est pourquoi Juliette Ernst quitta ses fonctions en 1974. Comme Secrétaire générale honoraire cependant, elle poursuivit son rôle de génie tutélaire de la Fédération, et continua un temps à la représenter au niveau du CIPSH, et dans la Commission internationale du Thesaurus linguae Latinae.
Le dévouement de Juliette Ernst aux entreprises dans lesquelles elle a exercé des responsabilités a été sans limites, et sans proportion avec les revenus modestes qu’elle en a tirés et les honneurs qu’il lui a valus (outre le doctorat honoris causa, la Légion d’honneur et la médaille d’argent du CNRS). On peut parler à juste titre d’un apostolat. Le volume LXV (1994) de L’Année philologique, le dernier qui ait été élaboré selon le procédé traditionnel – et qui vient seulement de paraître pour cette raison – s’ouvre sur un portrait de la défunte criant de vérité. On la voit installée dans le bureau de son petit appartement de l’avenue René-Coty (anciennement du Parc Montsouris), qui fut longtemps le siège de L’Année philologique. Elle est en train de corriger des épreuves de sa bibliographie. On s’attend à ce qu’elle lève la tête, vous adresse un sourire entendu et, avec son articulation parfaite, vous fasse quelque remarque amusante sur tel personnage du théâtre philologique dont elle vient de lire le nom. C’est que Juliette Ernst n’était pas seulement connue « comme le loup blanc » du fait qu’elle avait couru le monde pour L’Année philologique et la FIEC, et fait sous toutes les latitudes d’innombrables conférences en français bien sûr, mais aussi en anglais, en allemand et en italien, langues qu’elle maîtrisait parfaitement ; elle connaissait également « le ban et l’arrière-ban » de tous ceux qui jouaient un rôle tant soit peu notable dans le monde des études classiques en Europe occidentale bien sûr, mais aussi dans le monde communiste d’alors, et outre-mer. Aurait-elle écrit ses mémoires que les amateurs de Wissenschaftsgeschichte en eussent fait leurs « choux gras ».
On me permettra de finir sur une note un peu plus personnelle. Quand Juliette Ernst chercha un successeur à la FIEC, Pierre Petitmengin, d’abord pressenti, lui souffla mon nom. L’idée que la fonction de Secrétaire général continuât à être assumée par un ressortissant d’un petit pays neutre lui sourit. Il faut du reste ajouter que, si elle a passé l’essentiel de sa vie en France et vouait une grande admiration à son pays d’adoption, elle resta toujours attachée à sa petite patrie helvétique : elle y avait sa famille, elle y passait ses vacances, elle fréquentait quand elle le pouvait les réunions professionnelles des classicistes suisses ; il faut ajouter que sa collaboratrice la plus ancienne et la plus fidèle, Marianne Duvoisin-Bammate, est comme elle une Suissesse de Lausanne. Grâce au fait que je lui ai succédé à la FIEC, j’ai eu la chance d’être en contact permanent et étroit avec elle dès 1972. J’ai ainsi pu voir de très près comment elle accomplissait sa lourde tâche, j’ai connu sa grande exigence envers elle-même et les autres, son exactitude jamais en défaut, son franc-parler roboratif, son humour, et la vitalité extraordinaire qui l’a caractérisée jusqu’à un très grand âge.
Juliette Ernst a été une grande dame, et tous ceux qui ont fait un bout de chemin avec elle, ou seulement croisé une fois sa route et utilisé sa bibliographie, honoreront sa mémoire.
François PASCHOUD
(nécrologie parue dans Antiquité tardive 2001 9 : 16-18)